vendredi 2 avril 2010
Wislawa Szymborska – Trois mots étranges
Sa première syllabe appartient déjà au passé.
Quand je prononce le mot Silence,
je le détruis.
Quand je prononce le mot Rien,
Je crée une chose qui ne tiendrait dans aucun néant.
(1996)
vendredi 29 janvier 2010
L'effarante réalité des choses - Fernando Pessoa
Est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit,
et combien cela me suffit.
Il suffit d’exister pour être complet.
J’ai écrit bon nombre de poèmes.
J’en écrirai bien plus, naturellement.
Cela, chacun de mes poèmes le dit,
et tous mes poèmes sont différents,
parce que chaque chose au monde est une manière de le proclamer.
Parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma soeur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.
D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.
Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser:
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.
Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète: je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai:
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.
(Poèmes désassemblés 1915)
jeudi 29 mai 2008
Tristesse aux flots de pierre
Tristesse aux flots de pierre.
Des lames poignardent des lames.
Des vitres cassent des vitres
Des lampes éteignent des lampes
Tant de liens brisés.
La flèche et la blessure
L'oeil et la lumière
L'ascension et la tête.
Invisible dans le silence.
Eluard - L' amour la poésie
jeudi 8 mai 2008
Je suis habillé de moi-même
Il n'y a pas de planète qui tienne
La clarté existe sans moi.
Née de ma main sur mes yeux
Et me détournant de ma voie
L'ombre m'empêche de marcher
Sur ma couronne d'univers
Dans le grand miroir habitable
Miroir brisé mouvant inverse
Où l'habitude et la surprise
Créent l'ennui à tour de rôle.
Paul Eluard
L'amour la poésie
dimanche 27 avril 2008
Elle se refuse toujours
Elle rit pour cacher sa terreur d’elle-même.
Elle a toujours marché sous les arches des nuits
Et partout où elle a passé
Elle a laissé
L’empreinte des choses brisées.
Paul Eluard - Capitale de la douleur (VIII)
C'est un poète que j'aime bien donc je vais certainement retranscrire ici encore quelques unes de ses oeuvres.
samedi 29 mars 2008
Un vieux poème
Une pauvre âme en peine ne peut y songer
Ressassant sans cesse sa misérable existence
Elle réalise que si rien ne finit, rien ne commence
Dans un cœur où la tristesse jaillit telle une étincelle
De grosses larmes obscurcissent sa vue
De toute façon pour cet être, à l’horizon nulle issue
Le vide de sa vie pèse incroyablement lourd dans son cœur
Elle se demande si jamais elle connaîtra le bonheur
D’ailleurs existe-t-il réellement ce formidable sentiment
Censé vous apporter d’infinis enchantements ?
Depuis qu’elle a vu le jour, jamais elle ne l’a connu, tout juste approché
Elle se sent de toutes parts écorchée
Prisonnière d’incommensurables angoisses, enfermée dans sa petite vie stupide
Tout lui apparaît si insensé, si creux, si insipide
Qu’elle n’arrive pas à accepter; rien n’est fatalité
Dans la seconde, dans son esprit torturé, un infime espoir germe
Elle sait qu’elle doit changer mais ses paupières si lourdes, se referment
mercredi 26 mars 2008
Sur mes cahiers d'écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'écris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l'écho de mon enfance
J'écris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J'écris ton nom
Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'écris ton nom
Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J'écris ton nom
Sur chaque bouffée d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J'écris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie épaisse et fade
J'écris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J'écris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J'écris ton nom
Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'éteint
Sur mes maisons réunies
J'écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Dur miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J'écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J'écris ton nom
Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'écris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J'écris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J'écris ton nom
Sur l'absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom
Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Paul Eluard
"Poésies et vérités" 1942
samedi 1 mars 2008
Demain, dès l'aube...
Ce poème est autobiographique. Hugo s'adresse à sa fille, Léopoldine, qui est morte noyée en 1843.
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
Victor Hugo - Les contemplations
mardi 15 mai 2007
Pourquoi?
Pourquoi chaque matin te réveilles-tu en te sentant inutile
Gagnée par le sentiment de mener une vie futile ?
Persuadée que des millions d’humains souffrent plus que toi dans ce monde si peu civilisé
Pourquoi à ton sujet, te sens-tu pour autant dans l’incapacité de relativiser ?
Pourquoi ne peux-tu te défaire de cet arrière-goût d’amertume
Qui accompagne le moindre de tes pas sur le bitume
Suscite dans tout ton être une absolue lassitude
T’assaille de questions sur ta propre solitude ?
Pourquoi pour toi, le moindre souci est-il inexprimable ?
Peut-être te sens-tu coupable mais surtout aux yeux des autres trop vulnérable
Peut-être t’a-t-on toujours appris à dissimuler tes émotions
Dans ta tête, dans ta vie, un malaise se propage malgré tes précautions
Pourquoi as-tu l’impression de ne plus contrôler ton destin ?
Peut-être que tout t’apparaît pour le moins vain
Une foule de tourments déchirent ta conscience
Oui, tu perçois la réalité de ton impuissance
Bien que ces pensées sombres depuis longtemps t’obsèdent
Tu es peut-être folle parce que tu cherches encore un remède
dimanche 18 mars 2007
Réveil
Comme écorchée par le sentiment d’être seule dans un chaos abyssal
Une terrible sensation, celle de n’être plus personne, m’envahit
Mon corps semble d’un coup empli d’une tristesse infinie
Mais sitôt, une voix mélodieuse se fraye un chemin jusqu’à mes oreilles
Sortie d’un lieu auparavant inconnu, signal d’un réveil sans pareil
Son harmonie atténue ma mélancolie, sa force brise mon écorce, sa douceur réchauffe mon cœur
Alors j’avance, consciente d’être libérée de la peur
Un poème que j'ai écrit il y a quelques années.
